Mishpatin

                                            DRACHA DU PRESIDENT DE BETH TIKVAH : MICHPATIM

« Vé-élé ha michpatim acher tassim lifneihem » : Et voici les jugements que tu exposeras devant eux.

Ainsi commence la parachah Michptaim, qui figure dans le livre Chemot. Elle suit la parachah Ytro dans laquelle ont été données les 10 paroles.

Ce qui caractérise Michpatim, c’est une totale rupture de ton.

Jusqu’ici la Torah a été narrative. On nous a raconté comment le monde a été créé, puis en grande partie détruit mais sauvé par Noé, comment Abraham s’est mis en chemin, l’histoire des patriarches, l’histoire de Joseph, l’esclavage en Egypte, la sortie de l’Egypte et le don des 10 paroles.

Mais la Torah n’est pas qu’une histoire, elle est aussi un livre de lois. Il est fondamental de comprendre pourquoi les 2 sont liés. On n’a pas d’un côté l’histoire de nos ancêtres et d’un autre côté les mitzvoth. Parce que l’histoire est ce qui nous amène à la pratique des mitzvoth. L’histoire humaine, même si elle est peut-être ici légendaire, je laisse chacun à ses croyances, l’histoire humaine c’est ce qui nous montre pourquoi nous avons besoin de règles morales pour organiser la société, j’y reviendrai. Et les mitzvoth, c’est ce qui nous dit comment le faire. Michpatim est la parachah du droit. Le droit c’est ce qui fait société. C’est ce qui transforme un peuple, AM, en GOY, c’est-à-dire en nation. C’est un AM ISRAEL qui rentre dans le SinaÏ. Et c’est un GOY Israël qui en sortira. La Torah est l’acte de naissance du peuple juif en tant que société. Sans les lois, il y a belle lurette que le AM aurait disparu au fil de l’histoire, comme toutes les peuplades de l’Antiquité : les lois ont assuré notre pérennité parce qu’elles ont donné un sens à notre identité. Toute la Torah a pour sujet la place des juifs dans le monde, une place qui est celle des éclaireurs des autres nations.

Je vais même vous étonner : la Torah n’est pas le livre de la révélation du Dieu unique. Nulle part, dans aucune parachah, ce texte est monothéiste. Il ne dit jamais qu’il y a un seul Dieu. Ce n’est pas un Dieu unique, c’est un Dieu jaloux. Le judaïsme – même si le terme est anachronique – des hébreux dans le désert n’est pas un monothéisme mais une monolâtrie. La science du judaîsme nous enseigne d’ailleurs que le monothéisme s’impose après la chute du premier temple (*). Il est vrai que la conséquence du Dieu moral de la Torah est qu’il est le seul Dieu, celui qui est dans l’Unité puisque c’est dans le monde de la dualité, qui est le nôtre, nous qui sommes de pauvres humains, que le bon comportement est difficile à observer. C’est même pour l’observer qu’on nous a donnés les commandements.

Alors je parlais des mitzvot,  Michpatim en énonce 53. Ce n’est pas un record, celui-ciest détenu par Ki tétsé : 74. Et comme c’est la parachah des jugements, comme son nom l’indique, elle est comme je vous l’ai dit une rupture de style. Le ton en est très sec ; on est passés de la littérature à un document juridique.

Avant d’aborder le texte, une remarque sur le fait que ces lois souvent très concrètes suivent les 10 paroles. On entend souvent dire que les dix énoncés du Sinaï sont l’essentiel qu’i faut respecter, et donc que le reste, en l’occurrence ce que l’on trouve dans Michpatim et compagnie  serait  en quelque sorte moins contraignant. C’est une opinion tout à fait erronée. Sans le reste, il n’y a rien. J’exprime ici le point de vue  du midrach que je n’ai malheureusement pas le temps e détailler.  

Alors comment cela commence-t-il ? Par Vé-élé, donc. « Et voici. » C’est la marque d’une transition, on passe à autre chose. Nos sages ont observé qu’après les 10 paroles, qui correspondent aux grands principes de la Torah, HM laisse aux hommes la responsabilité morale du monde. Sauf qu’il ne nous laisse pas pour autant  dans la nature. Même si nous sommes alors encore dans le désert, soit dit en passant.  

Suivent de nombreuses lois mais on a, à la première lecture, du mal à saisir la cohérence de cette enfilade. Nous ne nous séparerons cependant pas sans l’avoir découverte !

Il y a de tout : des préceptes sur l’étranger, sur la veuve, sur l’orphelin, sur les coups et blessures, sur les rapts, sur le viol, sur le shabbat, sur le repos de la terre, sur les fêtes de pèlerinage.

Mais le premier des Michpatim, le deuxième verset de la parachah, je vous le fais en français, c’est ceci « si tu achètes un esclave hébreu, il restera six années esclave et à la septième il sera remis en liberté sans rançon ».

Dieu condamne l’esclavage en Egypte, et là il semble le justifier (*). Alors on dit que l’esclavage était dans les meurs du temps, et qu’il fallait composer. C’est passer à côté de la compréhension du texte. Parce qu’un esclave à titre temporaire n’est pas un esclave. L’esclave juif n’est pas un captif de guerre, s’il est tombé dans cet état c’est qu’il est endetté ou qu’il a eu un autre accident de la vie. Comment la  Torah nous dit-elle de la traiter ? Avec humanité. Nos autres textes abondent dans ce sens : si on a un seul oreiller, c’est pour l’esclave. Si on lui demande un verre d’eau, on est obligé de le boire. Le traité Kiddouchin du Talmud en conclue même : « Celui qui acquiert un esclave juif est comparable à celui qui acquiert un maître ». En fait cet esclavage temporaire est une façon de remettre l’esclave sur le chemin du retour à la pleine citoyenneté, si on me permet ce terme contemporain. 

Il faut donc bien comprendre que toutes les mitsvot qui sont données à propos de l’esclave juif traitent de pitié, de compassion et d’indulgence envers les pauvres. Elles nous invitent à acquérir de la sensibilité aux douleurs de l’autre. Elles nous commandent à ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. Elles portent sur la relation à autrui.

Que dire alors de la discrimination dont sont frappés les esclaves qui ne sont pas juifs ? Qu’eux aussi ont une voie vers l’émancipation, même si cela passe par un dommage corporel. Et surtout qu’ils sont protégés par les droits de l’étranger. « Tu aimeras l’étranger comme toi-même parce que tu as été étranger en Egypte ». Tu aimeras l’étranger est répété 36 fois. Plus souvent que tu aimeras Dieu ! La compassion est par définition universelle. Quand on codifie les relations humaines dans un sens moral,  il ne peut y avoir d’exception. Si on donne à l’esclave étranger le droit d’être respecté et éventuellement affranchi, c’est, nous disent nos sages, parce que Dieu connait les larmes des autres opprimés que les esclaves en Egypte. L’Egypte était en fin de compte une source d’enseignement. Mais il faut que Dieu nous le rappelle avant de nous envoyer en Eretz. Parce que le respect de l’étranger n’est pas naturel. On le voit dans toutes les sociétés, y compris malheureusement en Israël.

Tous les comportements moraux vis-à-vis d’autrui – parce que c’était ça le fil rouge annoncé de tous ces michpatim – ne sont d’ailleurs pas naturels. Pourquoi ? Eh bien c’est Rachi qui nous répond et derrière qui je m’efface pour conclure. Rachi explique, de façon très moderne, qu’à la racine du comportement injuste il y a la racine d’une injustice subie par soi-même et dès lors  la tentation d’exercer un pouvoir, un pouvoir au mauvais sens du terme, sur plus faible que soi.

Michpatim nous donne les outils pour ne pas céder à cette tentation naturelle. Le judaisme, c’est toujours refuser la nature humaine pour faire prévaloir la culture. (*) C’est tout ce que je vous souhaite. Shabbat shalom